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C’était une autre vie. J’étais éducateur dans un hôpital de jour qui accueillait de jeunes personnes dites porteuses d’autisme ou de troubles apparentés, parce qu’il faut bien trouver une raison pour accueillir des gens toute la journée dans des lieux étranges.

Un jour, arrivent sur un papier à en-tête très soigné des mots qui nous enivrent. Culture, création collective, projet européen, inclusion, scène contemporaine, rencontre, metteur en scène, international, troupe, Théâtre National, Palais de Chaillot. Projet. Projet avec nous. La Culture et nous. On dit oui, tout de suite, bien sûr.
La Culture ne nous impressionne pas. Nous pensons l’avoir apprivoisée. Nous faisons de la musique, nous écrivons des choses, nous en faisons, de la Culture. Nous participons d’un élan que nous croyons universel. Nous ne mesurons pas encore que notre univers est intime.

Le Palais de Chaillot est le temple de la Culture à Paris. D’entre les pattes de la Tour Eiffel part une allée, puis un pont, qui devient place avec fontaines, escaliers, belvédère, escaliers à nouveau mais descendant cette fois et ici, deux bâtiments en arc de cercle, du côté un peu aplati de la place du Trocadéro, immenses et droits, sobres et tranchants. Ils font un peu soviétiques, c’est amusant. L’un est le Musée de l’Homme, l’autre le Palais de Chaillot.
Dans un hall monumental, nous sommes accueillis par des serviteurs en livrée. Non, des personnels d’accueil (les serviteurs sont payés), qui nous guident poliment et fermement. S’agirait pas de nous éparpiller.

La salle, obscure, les gradins, confortables. C’est déjà presque plein, de gens comme nous, singulièrement comme nous, très calmes.
Je me dis qu’on est trop, qu’ils ne pourront jamais voir nos singularités. Nous serons un tout supérieur à la somme de ses parties, une forme, une moyenne. Pas des individus, formidables et étonnants. Nous serons le chœur, quand il nous faut des soli.
On nous indique une rangée, — Mettez-vous là, voilà, et surtout, il ne faut pas faire de bruit — Comme au théâtre, quoi — Oui, c’est ça, pas se lever, courir ou faire du bruit — Vous nous l’avez déjà dit — Je préfère le répéter — Faîtes, si ça vous rassure — Moi aussi, j’aime répéter des choses (dit Sam, qui aime bien participer aux conversations), même si c’est con, comme dit Grégory (je ne me souviens pas l’avoir dit).
Mais là, c’est vrai que c’est con.

Sur la scène un arbre approximatif, on dirait un travail d’enfant, merveilleux si on est affectivement lié à l’enfant, pénible à regarder dans les autres cas.
Ça commence. Des écrans coulissent, des lasers scintillent, l’arbre s’habille, les tableaux sont incroyables et beaux, les comédiens marchent sur des branches qui n’existent pas, suspendus à des cordes manipulées avec précision, le texte est sublime, la musique apporte le silence qui importait tant à notre hôte d’accueil, oxymore ambulant.
Après, on discute avec les artistes. C’est un moment très doux. On échange tranquillement, c’est farfelu parfois, des deux côtés (scène et public). Bon, on ne voit pas trop où est la construction collective, mais ça viendra après, assurément.

Un ou deux mois auparavant, un plasticien était venu nous parler d’arbres, à l’Hôpital de jour. Il en avait un en miniature, identique à celui de la scène d’aujourd’hui. Il nous avait demandé de quelle couleur il était, nous avions répondu marron et ça lui avait fait plaisir. Alors il nous avait demandé de dessiner des arbres marrons. Avec des feutres. Puis on lui avait demandé s’il voulait emporter les dessins, il avait été un peu gêné, avait préféré que nous les gardions, en souvenir. En souvenir de… ?
C’était ça, la construction collective d’un projet d’arts vivants européen mêlant création contemporaine (eux) et publics éloignés (nous).
En relisant tous les papiers qui étaient passés entre nos mains, on a pu voir mentionné un fond européen pour l’« autisme ». C’était un financement très important. En fait, ça payait totalement la création de la pièce.

Comme quoi, le handicap peut apporter beaucoup à la Culture.

Mais… Là, vous avez loupé un truc. Vous n’avez entendu qu’un grondement indistinct. Vous vous attendiez à des “autistes” et n’avez entendus que des “autistes”, leur parole discréditée par l’étiquette que vous leur avez collée. Vous n’avez pas remarqué A. et ses aphorismes surréalistes, ni M. et son humour finement potache, ou Y. et son extraordinaire sens du burlesque. Vous n’avez pas entendu ces mots bouleversants. Ces phrases qui font douter, qui changent les perspectives, qui remuent les certitudes. Qui se foutent des certitudes.

Je ne suis pas expert. Mais c’est à peu près comme ça que je définirais l’Art. Je ne parle pas ici de Culture, lénifiante, instrument politique de fabrication de consensus, etc… Je parle d’Art, avec sa part de subversion. L’autre, exclu de la norme, confiné aux marges, qui remet involontairement en question les évidences, est porteur naturel de quelque chose de subversif. Pour qui aime l’Art, il est un trésor.

Si même le Palais de Chaillot ne peut l’accueillir en son sein, qui le peut ?


(-(-_(-_-[ ⦿°] °)_-)-)-)-)

Grégory Rubinstein, fondateur du collectif des flous furieux.

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Ronalpia accompagne des entreprises sociales en Région Rhône-Alpes depuis 2013.

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